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Les illustrations sont de Batkilla qui a gentillement réalisé ces deux oeuvres après lecture de la nouvelle. Un grand merci à lui ! Vous pouvez trouver ses travaux sur son site : http://batkilla.blogspot.com

Le trou du diable.

 

La vieille jeep s’arrêta avec un soubresaut caractéristique. L’homme descendit en se massant le bas des reins. Ces vieilles voitures tout-terrain étaient vraiment peu confortables. Il porta une cigarette à ses lèvres et observa tranquillement le paysage. La plaine s’étendait à perte de vue. Là-bas, omniprésente en arrière-plan, la majestueuse barrière montagneuse des Andes délimitait l’horizon. Le reste n’était qu’un désert de sable et de cailloux, aux couleurs changeantes. Un léger vent venait de se lever, emportant avec lui de minuscules grains de sable qui vinrent griffer le visage d’Eladio. Il aspira une dernière bouffée de sa cigarette qu’il jeta dans le cendrier. Il attrapa la gourde et bût un peu d’eau tiède. Son regard se posa sur la passagère endormie : une mignonne petite « chica » européenne. Ses cheveux auburn se mariaient parfaitement avec son teint couleur miel. Elle tenait un vieil appareil photo entre les mains, reposant sur ses cuisses. Elle bougea dans son sommeil. Il se rassit derrière le volant. Qu’elle idée stupide… Venir dans ce coin perdu. Et tout ça parce que la « gringa » lui avait tapé dans l’œil. Il s’était pourtant promis de ne plus jamais remettre les pieds dans cet endroit maudit. Il déglutit difficilement. D’une main tremblante il s’assura que l’arme était toujours bien là, sous son siège. Allons… Il n’y avait rien à craindre. Pas de jour. Il regarda le soleil qui finissait de se lever. Ils seraient sur place dans une heure. Elle pourrait prendre toutes les photos qu’elle voulait. Il risqua un œil vers elle. Il remit le contact. La jeep démarra dans un nuage de poussière ocre.

Salomé se réveilla. Elle ouvrit d’abord timidement les yeux, essayant de ne pas bailler.

« Hola chica, bien dormi ? s’enquit Eladio en forçant la voix pour couvrir le bruit du moteur.

-Bien, merci. On est encore loin ? demanda-t-elle, toujours aussi étonnée par ce chilien qui parlait le français sans accent.

-Dans quelques minutes nous devrions apercevoir le village. »

Salomé vérifia ses appareils. Une veine d’avoir trouvé un guide qui acceptait de venir dans ce coin perdu. La légende qui pesait sur ce lieu était si terrible que nul ne voulait s’y risquer. En tout cas, Eladio, lui, aimait l’argent. Et les femmes bien faites. Elle sourit en songeant à la tenue qu’elle portait le soir de leur rencontre dans ce bar miteux. Le décolleté plongeant avait eu raison du pauvre homme. Encore quelques minutes et elle serait sur place. Salomé attrapa sa gourde et bût de longues rasades bienfaisantes. Eladio indiqua du doigt un point au-delà du pare-brise. Là… Oui, là… La ville se matérialisa peu à peu dans les vagues de chaleurs. Elle nota que les Andes étaient bien plus proches que l’instant d’auparavant. Une illusion d’optique certainement. Un volcan crachait de la fumée. Un phénomène qui l’avait inquiétée au début de son séjour. Plus maintenant. Les Andes respiraient de temps en temps. Elle reporta son attention sur la ville. Des flèches de métal se dressaient dans le ciel. Les vestiges de la mine. Les premières habitations étaient maintenant visibles. Certaines étaient en adobe, mais la plupart n’étaient que des assemblages de tôles et de bois.

Eladio arrêta la voiture à l’entrée du bourg. Il se tourna vers Salomé. Elle fut étonnée par son regard noir et dur. Il fronçait les sourcils et de grosses gouttes de sueur coulaient le long de son visage sévère. Il avait l’air d’avoir peur.

« Voilà. Nous y sommes. La voiture reste ici. Je vous suis. Ne soyez pas étonnée, je suis armé. Simple précaution. Il peut y avoir des pillards… ou des… animaux dangereux, murmura-t-il en détournant les yeux, comme pour cacher un mensonge. Si je vous dis de ne pas entrer quelque part, vous n’y entrez pas, compris ?

-Oui Eladio, vous m’avez déjà dit tout cela », lâcha Salomé avec un sourire en mettant pied à terre.

Le village était abandonné. C’était une ancienne ville minière, prospère. Et puis un jour, le salpêtre n’avait plus rien valu. Et la mine était morte. Une histoire simple, comme beaucoup dans ce même genre. Salomé savait que cette histoire ne s’appliquait pas à l’Oyo Del Diablo… Non, loin de là. Ici, dans ce bout de désert aux pieds des Andes reposait une sombre légende de massacre inexpliqué. Son arrière-grand-père l’avait raconté sur son lit de mort. Elle n’en avait retenu que des bribes. Peu importait en fait. Elle ne venait que pour ce qui se trouvait dans l’hôtel de ville. Elle pensait à tout cela en prenant des clichés de la rue principale. La jeune femme se tourna et prit Eladio en photo. Il avait le regard englué sur sa chute de reins. Ces hommes… Il avait l’air un peu nerveux tout de même. Il tenait un fusil à pompe entre les mains, pointé vers le bas. Elle remarqua qu’il avait aussi passé un holster où pendait une arme automatique. Elle entra dans une des maisons en adobe. Ses yeux eurent du mal à faire le point, tant la différence de lumière était surprenante. Soudain une femme hurlante lui fonça dessus. Elle recula, paniquée, poussant un cri d’effroi. Eladio fut aussitôt là. Il la tenait par le bras, le fusil dans l’autre main, pointé vers l’intérieur de l’habitation. Son visage était crispé par la peur.

« N’entrez pas là señorita… venez…

-Mais la femme… bredouilla Salomé en regardant autour d’elle, le souffle court, les mains tremblantes. »

Personne. Il n’y avait personne alentour. Certainement une hallucination. Le changement de lumière… Les ténèbres de la porte de l’habitation la mirent mal à l’aise. Elle donna un coup de coude et se détacha d’Eladio. Sans en dire d’avantage, elle se dirigea vers la place centrale. Elle était exactement comme son imagination d’enfant l’avait dessinée. Un bâtiment au milieu de la ville, en adobe et bois, qui autrefois avait été majestueux. Le temps l’avait bien entamé. Les portes étaient fermées, contrairement à toutes les autres maisons. Les fenêtres, condamnées, semblaient lui dire de fuir. Elle sentit l’haleine de l’homme contre son cou. Eladio sentait la sueur rance de la peur :

« Vous m’avez menti chiquita… Vous savez ce qu’il y a là dedans hein ? murmura-t-il. Vous le savez et vous voulez le voir… »

Salomé ferma les yeux. Ainsi le petit chilien apeuré avait bravé les portes closes. Lui aussi avait vu. Elle se tourna lentement vers lui et plongea son regard dans le sien.

« Oui, je vais y aller. Reste ici si tu veux, couard. Je veux ce scoop. Il est là pour moi, depuis plus d’une centaine d’année. Mon ancêtre était ici, il l’a écrit dans son journal, même s’il manque les dernières pages, il parle de la découverte de l’homme en diamant ! Et je vais prendre ce qui lui revient de droit ! » cracha-t-elle d’une voix pleine de mépris.

Eladio recula comme sous un coup de poing en plein visage. Sa lèvre inférieure se mit à trembler. Un sinistre craquement se fit entendre dans les entrailles de l’hôtel de ville. Le vent se leva, s’engouffrant dans les maisons vides, faisant gémir les planches de bois pourrissantes. Eladio fit quelques pas en arrière, affolé.

« Nous sommes les derniers survivants ! Vous comprenez ? Nous sommes les derniers, et nous sommes revenus ! »

Salomé haussa un sourcil en voyant le chilien s’agiter et baragouiner des choses incompréhensibles. Elle souriait encore quand une main blanchâtre, décharnée se posa sur son épaule. Elle tourna lentement la tête. Une terrible puanteur emplie ses narines. La main lui prit le menton. Le froid et le chaud se mélangeait dans cette étreinte. Les yeux verts de Salomé plongèrent dans les orbites vides de la créature, et le temps s’arrêta.

La main calleuse constellée de coupures de Marcel Descamps frappa violemment la joue du maire qui recula sous le coup. Le nez du premier magistrat de la ville se mit à saigner. Il se tenait le visage entre les mains, gémissant pitoyablement, agenouillé sur le plancher de l’hôtel de ville. Descamps cracha par terre avec dédain. Ses gros sourcils noirs se portèrent sur l’homme qui se tenait encore dans l’embrasure de la porte.

« Tu ne dis rien à personne, pigé ? Tu vas à la mine, et tu ramènes ce truc que vous avez trouvé. Et sans que personne ne le voit, compris ?

-Oui Capataz, oui… »

L’homme disparu en courant. Marcel fut sur le maire en deux enjambées. Il le releva par le col de sa veste noire. Ses lèvres s’écartèrent en un sourire carnassier. Le Capataz Descamps était le pire de tous les hommes qu’il avait rencontré jusque là. Le français était arrivé dix ans auparavant, mandaté par la société anglaise qui exploitait la mine. Il venait faire fructifier l’investissement de ces messieurs européens. Il avait modernisé la production de salpêtre. Hélas, depuis deux ans, le salpêtre n’avait plus aucune valeur sur le marché international. Alors les équipes du capataz creusèrent sur un périmètre plus étendu. Il fallait trouver autre chose : de l’or, des diamants, n’importe quoi. Et ce matin là, ils trouvèrent quelque chose d’incroyable. Marcel lança littéralement le maire dans le fauteuil de cuir noir. Il se pencha sur le petit homme au teint sombre, ses grosses mains appuyées sur les accoudoirs.

« Alors Lucas, de quoi as- tu donc si peur ? Tu sais quelque chose, mais tu ne veux rien dire à l’étranger hein ? C’est quelque chose qui vaut cher ? Parle !

-Señor Descamps, il ne faut pas le sortir de là-bas. C’est une grande catastrophe que de l’avoir trouvé… Je ne savais pas que c’était là… Laissez-moi au moins prévenir la population… Elle doit fuir d’ici.

-Que dalle indio ! Et crois moi, tu vas parler…»

Marcel posa sa grosse main sur le crâne du maire et serra. Lucas se mit à hurler de douleur. Il voulut se dégager mais la poigne du français l’en empêchait. A quoi bon lutter ? Les sbires du capataz devaient ramener la chose maintenant. D’ici quelques minutes, ils seraient tous morts. Car Lucas ne doutait pas que le capataz tenterait de le toucher… et il avait du sang sur les mains, le sien… un sang de Mapuche, fils de Machi…

« Ecoutez… Il… s’agit d’une légende indienne… »

Marcel relâcha l’étreinte et s’écarta, écoutant Lucas.

« Dans des temps que la mémoire de mon peuple a perdu, les Mapuches, les indiens de cette terre, vivaient loin des montagnes. Un jour cependant une vieille sorcière, une Machi, eut un rêve terrible. Des Montagnes des Dieux, un peuple invincible se dirigeait vers les plaines fertiles où nous vivions. Le chef des Mapuches, le formidable Linko Nahuel, le Tigre Bondissant, décida de les affronter. La Machi sacrifia les enfants de la tribu, enduisant de sang innocent le corps du combattant. Linko Nahuel combattit vaillamment mais hélas il tomba entre les mains des ennemis. Alors qu’ils allaient le sacrifier, le Dieu des Mapuches, le volcan Amun-Kar se réveilla et contempla ses créatures qui venaient de se battre. Il vit le sang des enfants innocents sur le corps du Cacique. La colère d’Amun-Kar fut terrible. Il prit les deux chefs ennemis et les enterra au plus profond de la terre, l’un en face de l’autre et les transforma en diamant. Emprisonnés, vivants, se consumant de haine l’un envers l’autre pour l’éternité ils devaient ainsi payer le prix de la rédemption des tribus Mapuche… »

Marcel Descamps plissait les yeux. Ainsi il y en avait pas un mais deux. Qu’elle aubaine ! Deux statues en diamant… Il fallait aussi trouver l’autre. Il sortit un cigare de sa poche et l’alluma. Il était assis dans un fauteuil face au maire. Se dernier s’était tu depuis dix bonnes minutes. Il épongeait le sang qui coulait de son nez meurtri.

« C’est tout ? demanda doucement Marcel en regardant le bout incandescent de son cigare coincé entre deux doigts de sa main recouverte par le sang du maire.

-La légende veut que le sang d’une machi ou d’un descendant de machi, ait le pouvoir de redonner vie à ces êtres de légende. Et la légende dit que leur faim sera si immense à leur réveil qu’ils dévoreront tout : hommes, animaux…

-Bah… fadaises… fit Marcel. »

La porte de la mairie claqua. Marcel se redressa. Des hommes soufflaient et râlaient, comme s’ils traînaient un lourd fardeau. Sans un regard pour le maire, il sortit du bureau et se dirigea vers le hall d’entré. Les ouvriers se tenaient à l’écart, triturant leur casque entre des mains tremblantes. En quelques enjambées, Marcel fut sur l’objet. Une œuvre étrange et fascinante. Un corps de diamant. La magnifique statue d’un homme dans la force de l’âge, tout en muscles. Une grimace de haine déformait le visage de l’indien. Le portrait d’un chef ? Marcel se pencha sur la statue. Comment les Mapuches avaient-ils pu réaliser cette œuvre ? Les diamants étaient-ils assemblés les uns aux autres ? Il essaya, en vain d’extraire un caillou. Les diamants refusaient de bouger. Incroyable. Il tenait là sa fortune… Marcel contemplait la statue. L’homme en diamant avait ouvert les yeux. Le regard de Marcel alla de sa main à la trace qu’il avait laissée sur le corps. Là, le diamant cédait peu à peu la place à de la chair humaine. Une violente odeur de pourriture envahit la pièce. Les ouvriers s’enfuirent en criant. Marcel recula en dégainant son colt. Le diamant disparaissait à vue d’œil. L’homme qui prenait sa place était dans un état avancé de décomposition.

Soudain, il se dressa et sans attendre la réaction de Marcel, se précipita vers la fenêtre et la traversa la faisant voler en éclats. D’horribles cris retentirent alors dans la rue. Marcel se précipita au dehors. Il n’eut que le temps de voir l’immonde cadavre pourrissant se jeter sur un enfant et commencer à le dévorer. Il fit feu. Les balles déchirèrent les chairs du mort vivant. Il tourna sa bouche ensanglantée vers le capataz. Puis se précipita vers une maison d’où des cris et des bruits d’os broyés retentirent aussitôt.

« Merde ! merde ! murmurait Marcel en rechargeant son arme, agité par un tremblement incontrôlable.

-Vous l’avez touché, gémit une voix derrière lui. Le maire se tenait dans l’embrasure de la porte. Il va se nourrir, il a un appétit insatiable… Et vous avez libéré Linko Nahuel, le Dévoreur, celui qui ne vivra que par le sang…

-Je suis prêt à t’écouter l’indien, mais seulement si tu me dis que tu as une solution… cracha Marcel poussant le maire à l’intérieur de la mairie. Les cris résonnaient maintenant dans tout le village. Des détonations se firent entendre. Les gens n’allaient pas se laisser faire.

-Il y a une solution : la cendre du volcan Amun-Kar. Ma mère en a une vieille boite. Il suffira de l’asperger avec. Mais il doit être ici où il a repris vie.

-Et ça va l’arrêter ?

-Cela l’empêchera de quitter ce village. Mais il pourra s’y promener et attaquer toute personne qui porte en elle le sang qui lui aura donné vie. Le mien… et le tien aussi…

-Bon, je te couvre, on va chercher ta poussière… »

Les deux hommes se mirent à courir. La bête se délectait encore, tuant dans les ombres des habitations. La maison de la vieille mère du maire n’était pas loin. Alors qu’ils entraient en trombe dans la bicoque, une femme en surgit, cheveux lâchés. Elle hurlait des mots incompréhensibles. Le maire essaya de retenir sa femme mais elle disparue parmi les gens qui courraient en tout sens dans la rue principale. Marcel entra lentement, l’arme prête à faire feu. La pièce principale, sens dessus dessous, était vide. Le corps d’une vielle femme à qui il manquait la moitié du corps encombrait le passage vers les chambres. Le maire hoqueta et vomit. Sa mère n’était plus. L’odeur de sang et d’intestins frisait l’insupportable. Sans attendre un ordre, le maire se précipita vers la chambre de sa mère, s’empara d’une boîte en bois en pin et revint vers Marcel.

« Pourquoi il ne nous attaque pas ? demanda Marcel une fois dans la rue, au soleil, regardant les cadavres dans la rue. On entendait encore des détonations, des cris, mais de plus en plus rares.

-Il nous garde pour la fin… Tu lui as donné vie avec mon sang… C’est une sorte de privilège… Allons l’attendre à la mairie… Il te suffira de servir d’appât pendant que je l’asperge de cendres… »

Trois heures que plus aucun cri n’avait retenti. Marcel et Lucas se tenaient immobiles, les entrailles tenaillées par la peur, au milieu de la pièce centrale. Le vent s’était levé. On entendait des bruits étranges, inquiétants. Il ne venait pourtant toujours pas. Le capataz, deux armes à la main, les yeux plissés, la sueur coulant sur son visage fatigué, aperçu le premier l’ombre. Depuis combien de temps était-elle là ? Depuis combien de temps observait-elle ? Il déglutit, la gorge enflée par la soif. D’un coup de coude il attira l’attention du maire qui vint se placer à ses côtés. L’apparition fit un pas en avant. Elle souriait. Le Mapuche d’une maigreur musculeuse, le corps recouvert de sang s’avança encore. Ses lèvres charnues se tordirent en une grimace menaçante. Ses dents taillées en pointes dégoulinaient de sang. Des morceaux de chairs y étaient encore accrochés. Le capataz pointa ses armes sur le monstre et avec un cri de défi il se mit à avancer à sa rencontre, faisant feu à chaque pas. La bête eut un temps d’arrêt, étonné par l’absence de peur de ce mortel. Les balles traversèrent le corps en décomposition sans le blesser. Du sang giclait de parts et d’autres. Une balle vint fracasser la mâchoire du Mapuche. Elle se remit en place. Un hurlement inhumain ébranla la volonté de Marcel. La bête, s’élança, agile et rapide. Le français essaya de l’éviter mais il ne possédait pas la vitesse nécessaire. Ils tombèrent. La bouche immense du mapuche fondit vers le visage de Marcel. Il ferma les yeux en priant. La douleur ne vint pas. Il souleva les paupières. La mâchoire était à quelques centimètres de lui, figée. Les yeux vides d’expression n’étaient que deux orbites noires, insondables. Le maire se tenait au-dessus d’eux. De la cendre volcanique coulait encore entre ses doigts tremblants. Les rayons du soleil couchant jouaient sur la poussière qui voletait dans la pièce. Ils étaient sauvés.

 

Salomé lutta pour ne pas perdre connaissance. Le sourire de l’indien en décomposition s’ouvrir soudain en une bouche énorme, aux dents taillées en pointe. L’odeur fétide qui s’en échappa fit vomir la jeune femme. Quand elle releva la tête, un canon était coincé dans la bouche de l’être immonde. Une voix calme, presque amicale, amusée, retentit alors :

« Laisse là tranquille hombre… Elle est pour moi cette chica là ! »

La détonation éclata. Salomé, le tympan déchiré, s’effondra dans les bras d’Eladio. La bête fut propulsée en arrière, la tête déchiquetée par la balle du fusil à pompe. Elle tomba au sol. Eldadio, encombré par la française, réamorça tant bien que mal. Il pointa son arme sur la poitrine du mort-vivant et fit feu.

« Tu t’attendais pas à celle-là hein, hijo ? C’est une recette de famille… Des balles à la cendre d’Amun-Kar… » rigolait Eladio en reculant, traînant Salomé qui reprenait ses esprits.

Le sol trembla. Il trébucha mais ne tomba pas. Salomé de nouveau l’esprit clair, se détacha d’Eladio.

« Teremoto ! » hurla l’homme en la poussant vers la jeep.

Le sol tremblait, sans s’arrêter. Au loin on entendait un volcan rugir. Eladio risqua un œil vers la cordillère. L’Amoun-Kar entrait en éruption. Ils se mirent à courir, tombant, se relevant. La terre oscillait en tout sens. La jeep démarra au quart de tour. Dans un nuage de poussière ils s’éloignèrent. Les premières pierres incandescentes commençaient à tomber sur le village. Le volcan crachait de la lave et de la fumée. Très vite, un véritable bombardement ensevelit l’ancienne cité minière.

Eladio risqua un œil. Il vit nettement la ville s’enfoncer dans le sol. Il reporta son attention sur la conduite. Salomé pleurait, recroquevillée dans son fauteuil. Amun-Kar les avait épargnés. Tout comme leurs ancêtres. Leur vie maintenant appartenait au dieu Volcan. Dans le soleil couchant, la jeep s’éloignait. Le sable et les rochers du désert s’illuminèrent au contact des rayons de la fin d’après midi. Dans le lointain, la colère divine grondait encore.

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